De la souveraineté populaire


Extrait de Les illusions républicaines, de Claude Rousseau et Claude Polin ; PSR éd. ; 1993.

On sait que la démocratie est un régime politique dont le prince est censé être le peuple même : le peuple ne s'y proclame-t-il pas souverain ? Les convictions démocratiques sont désormais tellement enracinées dans les esprits qu'il devient redoutable de poser certaines questions : jadis on mettait l'impie à mort, mais aujourd'hui que fait-on d'autre que lui ôter sa vie d'animal social si à l'instant où il ose les poser on se détourne de lui pour toujours ? Mais tant pis, les temps sont peut-être redevenus des monastères se fermant à la folie d'un monde déboussolé, et l'esprit libre se doit à lui-même de se demander ce que cache la sacralisation d'un tel dogme.

En s'arrogeant la souveraineté, le peuple entend, semble-t-il, signifier surtout deux choses.

D'abord qu'au sein d'une communauté ainsi gouvernée, le pouvoir politique n'appartient à personne en particulier, mais au peuple, c'est-à-dire également à tous ceux qui sont déclarés constituer le corps de cette communauté. En se disant souverain, le peuple proclame que le seul pouvoir légitime est le pouvoir exercé collectivement, par la collectivité toute entière. Il reste donc dans la nature des régimes de souveraineté du peuple d'être des régimes de suffrage universel, c'est-à-dire de ne tenir pour volonté politique légitime que celle qui résulte du vouloir de tous, même si cette même volonté décide ensuite de déléguer son pouvoir à quelques uns ou à un seul, ou d'instaurer des règles qui limitent, par exemple par des conditions d'âge, l'universalité des droits civiques.

Ensuite, mais ceci n'est que le corollaire de cela, qu'au sein de cette même communauté il n'existe ni croyance ni norme, ni pouvoir ni homme, ni idée ni coutume, ni dieu ni rien qui soit supérieur à la volonté du peuple, c'est-à-dire qui fût en situation de limiter, en quelque manière que ce soit, son arbitraire le plus radical. Ainsi on n'apercevra jamais assez les transformations que l'institution du dogme de la souveraineté populaire a provoquées.

Car il me paraît clair, en dépit de tous les préjugés contemporains, qu'avant qu'on ait conçu l'idée de souveraineté du peuple, jamais les hommes n'avaient seulement imaginé, à moins qu'ils ne fussent hors d'eux, qu'il pût y avoir un pouvoir humain qui fut réellement absolu : le despote le plus achevé, le roi le plus absolu savaient encore les limites de leur puissance, parce que le premier savait toujours qu'il avait intérêt à ne point maltraiter ses victimes au point de les rendre désespérées, et parce que le second savait qu'il ne tenait son pouvoir que de Dieu. Au contraire l'institution de la souveraineté du peuple a quelque chose de prodigieux et d'inouï, car elle ne consiste en rien moins pour les hommes que de prétendre à la place de Dieu même, et à proclamer qu'il n'est rien que la volonté générale ne puisse décréter, quand se serait même la définition du bien et du mal ? Ce n'est donc pas un roi, mais seulement un peuple, lorsqu'il se proclame souverain, qui veut véritablement dire : Tel est mon bon plaisir.

Une fois la conscience suffisamment nourrie de cette étourdissante prétention, il devient évidemment difficile, car elle semble passer les bornes de la modestie que le simple bon sens impose, de ne pas s'interroger sur ce qui a pu la faire naître. La logique impose à mon sens les deux réponses suivantes.

On voit mal, d'abord, pourquoi on ne tiendrait pour légitime qu'un pouvoir collectif, ou que la volonté qui suit d'une manière ou d'un autre de la volonté expresse de tous, si l'on ne considère pas d'abord qu'il n'est personne en particulier dont la volonté puisse être légitimement imposée à tous les autres, au moins préalablement à un accord unanime.

L'affirmation que le seul gouvernement légitime possible est le gouvernement de tous par tous n'aurait aucun sens, si on estimait que certains hommes se trouvaient, indépendamment de la volonté de leurs semblables, investis du droit de gouverner. C'est parce que nul n'a par nature plus qu'un autre un droit quelconque à se faire obéir de son voisin, ou de tous, que tous estiment, si un gouvernement apparaît nécessaire, pouvoir gouverner autant qu'un autre. D'un mot ce qui est sous-jacent au dogme de la souveraineté populaire, c'est le dogme de l'illégitimité de tout pouvoir d'un homme sur un autre, c'est-à-dire de leur droit à l'indépendance les uns à l'égard des autres, c'est-à-dire encore de l'égalité des hommes, au moins tant qu'ils sont amenés à entrer en rapport politique les uns avec les autres.

Mais pourquoi faut-il encore que ce pouvoir politique soit dit souverain ? Ce qui vient d'être dit le fait comprendre. Car c'est une seule et même chose de dire que tous les hommes ont un droit égal à n'obéir à personne, ou un droit égal à participer au gouvernement auquel ils seront soumis, et de dire encore qu'il ne peut rien y avoir qui ait un titre quelconque à la soumission de mon jugement ou de ma volonté si je ne l'ai d'abord jugé ou voulu tel. Dire qu'il n'y a par nature de dieu ou de maître qui puisse réclamer mon obéissance que le dieu ou le maître que je reconnais de mon plein gré être tel, c'est dire encore que par nature je suis un être radicalement libre, c'est-à-dire tout simplement souverain. Le ressort caché de l'attachement au dogme de la souveraineté populaire, n'est pas celui que l'on dit, le respect des autres, mais celui que l'on cache, le souci de la suprématie du moi. Le principe de la souveraineté du peuple, c'est la souveraineté de l'individu, et c'est parce que je veux être souverain que je proclame qu'il faut que le peuple le soit. Le dogme de la souveraineté populaire n'est jamais que la forme la plus fardée d'une sacralisation de l'égocentrisme. Jean-Jacques Rousseau ne disait rien d'autre en formulant le problème du fameux contrat social.

Ainsi dans la notion de souveraineté du peuple il y a celle de l'indépendance, de l'égalité de tous, et de la souveraineté de chacun ; ces notions s'impliquent et s'appellent réciproquement, si tant est qu'elles ne soient pas purement et simplement synonymes, et peuvent toutes se ramener à une seule, qui est que l'individu est tout parfait et doublement solitaire. Solitaire parce qu'il est parfait et qu'en tant que tel il n'a nul besoin réel d'autrui ; ce qu'on appelle sa perfection désigne en réalité la complète fermeture sur soi de l'être qui se suffit entièrement à soi-même et ne rêve que d'être tout entier à soi. Mais solitaire aussi parce qu'en tant que sa perfection le désigne soi-même à soi-même comme la seule fin, la seule norme, le seul juge de tous ses actes et de toutes ses pensées, il ne peut jamais faire confiance en aucune manière à autrui et se trouve ainsi condamné à vivre le lien social comme inutile dans l'idéal, au mieux comme un mal nécessaire et où il se trouve engagé par le hasard de fâcheuses circonstances naturelles qui l'obligent à procéder à des échanges de service avec autrui, et en réalité comme un danger permanent. Ainsi le dogme de la souveraineté du peuple enveloppe comme principe caché la conviction en chacun qu'il constitue, comme les nomades dont parlait Leibniz, un être entièrement et définitivement irréductible à tout autre, dont la spécificité et l'originalité par rapport à tout autre sont telles qu'il est absolument impossible que jamais deux points de vues se rejoignent entièrement, deux situations soient en tous points identiques, deux intérêts rigoureusement similaires, deux volontés totalement harmoniques, mais que toujours la nature creuse entre deux hommes un abîme infranchissable.

Il vaut la peine de s'émerveiller au passage de ce que le grand principe sur lequel reposent depuis deux siècles les conceptions sociales de l'humanité, celles dont ses avocats disent qu'elle doit être la plus fière, celles qui consacrent définitivement les libertés et la dignité de tout homme, ne consiste en autre chose qu'en l'affirmation que l'homme est un animal fondamentalement asocial, et comme tel insociable. Pendant des siècles on avait cru que si les hommes entraient en société c'était que, par-delà leurs différences, et par-delà des différences dont on avait jamais douté qu'elles fussent fondées en nature et comme telles respectables, il y avait entre eux et en chacun d'eux quelque chose qui non seulement les poussait à s'unir mais encore assurait qu'en s'unissant ils accomplissaient chacun leur nature individuelle, sans qu'il y ait rien de contradictoire entre leur nature propre et leur nature sociale. Depuis deux siècles on semble penser que les hommes ont si peu en commun qu'il est le plus conforme à leur nature de vivre solitaire, et qu'il est bien triste que leurs chemins, au lieu de se croiser simplement au gré de leur plaisir passager et de leurs émois de fortune, aient à se poursuivre au moins parallèlement (…)

 
 

 

 

 

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