Moyen puissant, moyen fondamental : il n'est plus possible d'en douter. Moyen qu'un « Devoir sacré » nous presse d'améliorer sans cesse. Car ce «moyen » n'apparaît plus comme un instrument destiné à satisfaire le rêve de quelconque ambition temporelle. A la lumière du « Principe et Fondement » il apparaît comme une de ces « choses qui sont sur la terre », mais d'une puissance exceptionnelle pour aider l'homme à atteindre la FIN que Dieu lui a marquée en le créant. Dès lors ce n'est plus tellement la politique elle-même qui intéresse dans cette perspective… c'est le salut plus facile des âmes qui favorise seulement une judicieuse ordonnance de la Cité.
Certes, comme la bien noté le P. de Montcheuil, ce moyen n'est pas tout. Il ne saurait surtout pas dispenser de l'apostolat proprement dit. Le témoignage explicite et personnel de la vie surnaturelle gardera toujours et par-dessus tout son rôle primordial, irremplaçable. Mais les deux choses, bien loin de s'opposer, se complètent. Sans institutions chrétiennes, la ferveur et la pratique religieuses nationales ne tarderont pas à s'effondrer, victimes de l'indifférence d'une génération qui n'en comprendra plus l'esprit.
Nécessité donc de l'apostolat ; mais aussi nécessité de l'action sociale, civique, politique. A la lumière du « Principe et Fondement » le bienfait de leur distinction autant que de leur complémentarité est évident.
« Tant que le Christ ne règne pas sur les sociétés, notait naguère le chanoine Vigué, son influence sur les individus eux-mêmes demeure superficielle et précaire. S'il est vrai que l'œuvre de l'apostolat se ramène, en définitive, à des conversations individuelles et que ce ne sont pas les nations qui vont au ciel, mais les âmes une par une, il ne faut pas oublier que l'individu vit profondément engagé dans une organisation sociale qui perpétuellement influe sur lui… Essayez de convertir les individus sans vouloir christianiser les institutions, l'œuvre resta fragile, ce que vous avez édifié le matin, d'autres, le soir, viennent le renverser… » (1)
Et le cardinal Pie : « Tant que le prince n'est pas conquis à la vérité, l'apostolat peut multiplier les conquêtes individuelles, mais il ne remporte pas la victoire définitive. Avec Constantin, le monde entier, je veux dire le monde connu et civilisé, ne tarde pas à devenir chrétien(2). Le baptême de Clovis entraîne celui de tout le peuple de France… Les peuples ne sont entrés en masse dans l'Eglise qu'à la suite de leurs princes… » (3). Comme c'est à la suite de leurs prince ou à cause du fléchissement de leur foi que s'est développé l'apostasie des nations.
« Il ne s'agit donc pas là, observe l'abbé Roul (4) d'un point de tactique accessoire ou secondaire, mais bien primordial et essentiel. Non pas d'une restauration de l'ordre politique soit pour nous, entre les causes de salut, la première. La première cause, elle ne l'est pas. Il en est de plus directes et de plus efficaces et sanctifiantes qu'elle : la sainte Messe, les sacrements, la prédication, l'enseignement, etc.
« Mais si elle n'est pas la première dans l'ordre des causes, elle est toute première dans l'ordre des conditions… en ce sens que aussi longtemps que l'ordre politique ne sera pas rétabli il est impossible que les causes directes de salut produisent, nous ne disons pas : leur plein effet, mais même leur effet normal… »
« Beaucoup d'hommes n'ont pas l'air de s'en douter pouvait encore écrire le cardinal Pie, la chose est pourtant démontrée par l'expérience. Quand l'erreur est une fois incarnée dans les formules légales et dans les pratiques administratives, elle pénètre les esprits à des profondeurs d'où il devient comme impossible de l'extirper… Il faut méconnaître entièrement les conditions réelles de l'humanité pour ne pas voir à quel point le vice ou seulement la lacune des institutions influe sur toutes les classes de la société, et pèse sur les esprits même en apparence les plus fermes et les plus indépendants » (5).
Jean Ousset (in Fondements de la cité)
(1) Préface aux Œuvres choisies du cardinal Pie. Cf. sur ce même sujet : pie XII (Discours au 1 er Congrès mondial de l'Apostolat des Laïcs, oct. 1951) : « Il ne faudrait pas, non plus, laisser inaperçue, ni sans en reconnaître la bienfaisante influence, l'étroite union qui, jusqu'à la révolution française, mettait en relations mutuelles, dans le monde catholique, les deux autorités établies par Dieu : l'Eglise et l'Etat. L'intimité de leurs rapports (sans empiètements réciproques) sur le terrain commun de la vie publique créait, en général, comme une atmosphère d'esprit chrétien qui dispensait en bonne part, du travail délicat auquel doivent aujourd'hui s'atteler les prêtres et les laïcs pour procurer la sauvegarde et la valeur pratique de la Foi … » [retour au texte]
(2) Les premiers chrétiens enseigne Pie XII… « étaient pleinement conscients de leur devoir de conquérir le monde au Christ, de transformer selon la doctrine et la loi du divin Sauveur la vie privé et PUBLIQUE, d'où devait naître une nouvelle civilisation, surgir une autre Rome des tombeaux des deux Princes des Apôtres. Ils ont atteint leur but. Rome et l'Empire romain sont devenus chrétiens ». (A la jeunesse romaine d'A.C., 8 décembre 1947). [retour au texte]
(3) « Nous nous tuons, Madame, écrivait saint Jean Eudes à la reine Anne d'Autriche, à force de crier contre la quantité de désordres qui sont dans la France et Dieu nous fait la grâce de remédier à quelques-uns. Mais je suis certain, madame, que si Votre Majesté voulait employer le pouvoir que Dieu lui a donné, elle pourrait plus faire, à elle seule, pour la destruction de la tyrannie du diable et pour l'établissement du règne de Jésus-Christ, que tous les missionnaires et prédicateurs ensembles ». (lettre citée dans La vie spirituelle, 1925, p. 235). [retour au texte]
Et saint Alphonse de Liguori, docteur de l'Eglise : « Si je parviens à gagner un roi, j'aurai plus fait pour la cause de Dieu, que si j'avais prêché des centaines et des milliers de missions. Ce qu'un souverain, touché par la grâce de Dieu, peut faire, dans l'intérêt de l'Eglise et des âmes, mille missions ne le feront jamais ».
(4) L'Eglise et le Droit Commun. [retour au texte]
(5) On pourrait multiplier citations semblables. Cf. Ecclésiastique X, 2 : « Tels sont les chefs de la cité, tels seront ceux qui l'habitent ». Cf. saint Pie X : « Les peuples sont ce que leurs gouvernements veulent qu'ils soient ». Cf. saint Augustin : « A force de tout voir, on finit par tout supporter, et à force de tout supporter, on finit par tout admettre ». Cf. saint Thomas d'Aquin : « Ceux qui sont soumis à la juridiction des autres peuvent être facilement changés par ceux dont ils reçoivent les ordres, à moins qu'ils ne soient d'une grande vertu ». Somme Théologique. IIa, IIae, q. X, a. 10. Cf. Albert de Mun : « Si l'Etat est mauvais, s'il est vicié dans ses doctrines, il finit par étouffer la révolte de la conscience ». [retour au texte]